Propos & actualités

Illustration de deux personnages philosophant

Le droit de s’en aller

Tous les hommes ne sont pas tenus de se mêler aux affaires du monde. Il en est aussi qui atteignent un tel degré de maturation intérieure qu’ils acquièrent le droit de laisser l’univers suivre son cours sans se mêler à la vie politique pour la réformer. Cela ne veut pas pour autant dire qu’ils restent inactifs ou observent une attitude purement critique. Seul le fait de travailler en soi-même aux buts supérieurs de l’humanité justifie une telle retraite. Car même lorsque le sage se tient éloigné de l’agitation du monde, il continue de créer des valeurs humaines incomparables pour l’avenir.

De l’expérience poétique

La poésie est d’abord une expérience. L’expérience de l’éternité de l’instant présent et de l’universalité de l’endroit où l’on est, ici-partout et maintenant-toujours, l’expérience de l’accord au cours des choses, l’expérience de l’identité de notre nature profonde et de l’univers. Dans le silence de la contemplation poétique du monde, adhésion parfaite au monde de par la disponibilité totale des sens qu’elle requiert, se révèle le Sens, qui indique autant une direction (la Voie à suivre) que la signification profonde. La poésie est illumination silencieuse du Sens ( tao). Traduite dans les mots, elle donne le poème. Le poème ainsi composé est de fait éternel et universel.

Le poème

Le poème traduit, sans l’expliciter mais seulement en la suggérant, l’expérience de recul philosophique, poétique si l’on préfère, sur le monde, quand tout devient simple, lumineux et profond. D’une évidence absolue. Quand on perçoit, bien plus que le sens, l’harmonie des choses, leur impeccable coïncidence.

Miroir, le poème demande au lecteur d’aller puiser dans sa propre expérience, sa propre mémoire de ces moments rares et fugitifs de grâce où l’on est miraculeusement accordé au monde, au cours des choses.

Zen & tao

Le ch’an (zen en japonais) est le produit subtil et radical de l’infusion de l’enseignement du Bouddha dans la pensée taoïste chinoise de Lao-tzu et Chuang-tzu. Pour les célèbres sages et philosophes taoïstes Lao-tzu (5 e s. avant), auteur légendaire du Classique du tao et de ses vertus, et Chuang-tzu (4 e s. avant), le tao signifie la manière d’être, d’agir et de penser la vie et le monde selon l’harmonie spontanée et organique, immanente, de la nature. Il est à la fois le cours des choses et l’énergie primordiale au cœur du cours des choses, et par extension la voie spirituelle de l’accord au cours des choses, au flux de l’instant éternellement présent.

Le bouddhisme ch’an connut son âge d’or en Chine entre les 7e et 9e siècles, avec les grands maîtres Hui-neng, Ma-tsu, Po-chang, Huang-po et Lin-tsi. Les temples où ils enseignaient attiraient peintres et poètes, qui puisaient là une profonde inspiration créatrice. Le mot ch’an est la transcription phonétique chinoise du sanscrit dhyana, “contemplation”. Zen en est la transcription japonaise. Pour le ch’an, le zen donc, seul importe l’éveil à l’identité de notre nature véritable, originelle, et de l’univers, l’expérience de l’identité du monde phénoménal et de l’absolu, la saisie de la réalité ultime et de l’évidence primordiale, qui s’accompagne d’une intense sensation de liberté et de compassion envers le monde, d’un accord parfait avec le cours des choses. À travers nous l’univers se contemple, se réfléchit. Réfléchir, c’est refléter le monde. Cela dit, il ne faut jamais perdre de vue le fameux et génial conseil de Tao-hsin (579-651), quatrième patriarche du zen : « La méthode authentique consiste à ne rien faire de spécial ».